Que vaut Jupiter’s Legacy, la série Netflix entre The Boys et Watchmen ? (critique)


Une nouvelle histoire de super-héros qui tente une approche différente, sans jamais aller assez loin.

Pas simple de se distinguer, dans la masse de vengeurs masqués qui sévissent sur tous les écrans du monde depuis le début du XXIe siècle. Jupiter’s Legacy tente quand même le coup et débarque ce vendredi sur Netflix, avec quelques beaux atouts – esthétiques notamment – mais sans jamais réussir à sortir du lot.

Comment le fils de 5 ans de Josh Duhamel a fait modifier son costume de Jupiter’s Legacy

L’histoire se raconte en deux époques. De nos jours, Utopian est un être surpuissant, qui protège le monde depuis 90 ans avec sa femme encapée comme lui et leurs camarades de l’Union. Le héros voudrait bien raccrocher, passer le flambeau à son fils et sa fille. Mais sa relation avec eux est pour le moins chaotique. Et la famille, il sait bien que ça peut être très compliqué… Parce qu’il y a 100 ans, en 1929, Sheldon Sampson, de son vrai nom, était encore un homme comme un autre. Travaillant dans l’usine de son père, avec son frangin, il a vécu la crise financière de plein fouet, jusqu’au jour où, pris d’hallucinations, il s’est lancé dans une aventure épique vers une île mystique, où il finira par obtenir ses super-pouvoirs…

Jupiter’s Legacy fait donc des allers-retours dans le temps, montrant habilement l’homme avant le héros. À travers une narration ambitieuse et un montage efficace, la série jongle entre les époques et les deux histoires de Sheldon Sampson / Utopian se font admirablement écho. Malheureusement, tout est terriblement prévisible. L’intrigue des années 1930, qui rappelle avec bonheur le voyage vers Skull Island dans le King Kong de Peter Jackson, se perd en conjecture et avance à tout petit train, en ayant pour seul point d’orgue une île magique… déjà dévoilée il y a des semaines dans les premières secondes de la bande-annonce ! Un vrai soucis, puisque, sans véritable paroxysme en ligne de mire, toute cette partie historique, aussi sublime soit-elle esthétiquement – l’ambiance, les costumes et les décors sont bluffants – paraît fastidieusement cousue de fil blanc. 

Jupiter's Legacy
Netflix

L’autre histoire, contemporaine, racontée dans cette saison 1 est nettement plus ouverte. En ayant toujours cette idée en tête de faire quelque chose de différent, Jupiter’s Legacy veut montrer la fatigue du super-héros, l’usure de son code moral désuet, qui se heurte à une époque de plus en plus brutale. Se faisant, la série n’hésite pas à sortir des sentiers battus et à en mettre plein les mirettes. Sur le plan visuel, les combats sont violents, gores, sanglants. Ces vengeurs masqués sont imparfaits, friables, ils meurent, doutent et flirtent parfois avec l’immoral. Evidemment, Jupiter’s Legacy sera très vite comparée à The Boys, la super-série alternative d’Amazon, qui raconte les Supes en Spandex avec une approche volontairement scandaleuse. Mais elle ne peut pas réellement rivaliser. Parce que le ton est moins impertinent, les héros moins sauvages, l’esprit moins piquant. Aussi parce que pour faire The Boys, Seth Rogen, Evan Goldberg et Eric Kripke ont vraiment puisé dans l’essence même des comics de Garth Ennis, quand le créateur de Jupiter’s Legacy, Steven S. DeKnight (ancien showrunner de Smallville et Daredevil) n’a pas osé ressortir toute la brutalité des comics de Mark Millar, le génial papa de Kick Ass. « On a un peu tempéré par rapport aux BD », nous confirmait en interview Josh Duhamel. Et c’est aussi ce qui frustre dans cette première saison : on a le sentiment que Jupiter’s Legacy ne va jamais assez loin. Que la série a le potentiel pour être plus puissante, mais qu’elle se limite à quelque chose de raisonnable.

Sur le plan philosophique, c’est du côté de Watchmen que lorgne Jupiter’s Legacy, lorsqu’elle place le code moral obsolète de son héros (l’idée d’une vertu supérieure, tout droit venu du Superman des vieux comics des années 1940) au centre de l’histoire, en montrant une génération de vengeurs exténuée, usée jusqu’à la corde, pour ne pas dire dépassée. Difficile de ne pas voir dans Brainwave ou Skyfox des Ozymandias. Mais là encore, si l’idée est belle, l’exécution est un peu grossière et à l’arrivée, la série Netflix n’a pas la brillance et la subtilité de l’oeuvre d’Alan Moore, tellement bien adaptée de Damon Lindelof fin 2019 à la télévision.

Jupiter's Legacy
Netflix

Notamment parce que Jupiter’s Legacy inclut cette puissante thématique au coeur d’un drama familial pataud, un conflit générationnel un peu lourdingue. Elle voudrait ouvrir un débat sur la filiation et la délicate acceptation de son héritage familial, mais le traitement est simpliste, caricatural. De la fille rebelle qui claque les portes au fiston frustré qui cherche à tout prix à faire la fierté de son papa, Jupiter’s Legacy ne nous épargne aucun cliché énervant. De ce côté-là, la comparaison avec l’excellente série animée Invincible fait mal. L’adaptation des comics de Robert Kirkman, qui vient juste de boucler sa saison 1 sur Amazon, décrit avec brio ce même concept de l’impossible héritage, et le fait avec plus de folie, de pep’s aussi.

Reste, au terme de ces 8 épisodes, cette impression que Jupiter’s Legacy aurait pu époustoufler, si elle était née 10 ans plus tôt. Dans la cohue actuelle des séries de super-héros, elle peine à se frayer un chemin vers le haut du panier. Pour l’instant. Car on sent qu’elle en a véritablement sous la pédale. De son esprit alternatif à une esthétique impressionnante, en passant par un casting cohérent, elle pourrait nous surprendre à l’avenir. Comme si cette saison 1 n’était qu’un prologue à une bonne série de Supes en devenir…