Perspectives de règlement du conflit libyen : Trois scénarios de la prévision à moyen terme


Il y a plus de dix ans, en février 2011, le printemps arabe a débuté en Libye. Le soulèvement armé s’est rapidement transformé en un conflit armé qui a vu le renversement de Mouammar Kadhafi. Depuis lors, la guerre civile n’a pas cessé dans le pays. Au cœur du conflit actuel en Libye se trouve la confrontation entre le gouvernement d’entente nationale (GNA), situé à Tripoli, et la Chambre des représentants libyenne, située à Tobrouk. Le gouvernement de Tobrouk est soutenu par l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par le maréchal Khalifa Haftar. En avril 2019, la LNA a tenté de s’emparer de Tripoli, mais elle a dû battre en retraite après un siège de plusieurs mois de la ville.

Développements actuels

L’année 2020 a été marquée par les efforts sans précédent déployés par les organisations internationales, les puissances mondiales et les acteurs régionaux, ainsi que par les tentatives des deux parties du conflit libyen, pour le résoudre par des moyens politiques. Le 19 janvier 2020, une conférence internationale s’est tenue à Berlin, dont les participants ont appelé au désarmement de tous les groupes paramilitaires et conçu des mécanismes spécifiques pour contrôler l’embargo sur les armes. Cependant, ni la résolution de la conférence, ni la pandémie de coronavirus COVID-19 n’ont conduit à une cessation des hostilités, au moins.

Le 23 octobre 2020, des représentants du GNA et de la LNA ont signé un accord de cessez-le-feu à Genève, que l’ONU a qualifié d’historique. En novembre 2020, la Commission militaire mixte, composée de représentants des parties belligérantes, a convenu des mesures pratiques pour mettre en œuvre l’accord. Un accord a notamment été trouvé sur la création d’une sous-commission militaire chargée de surveiller le retrait des troupes. Le 27 décembre 2020, une délégation officielle égyptienne est arrivée pour sa première visite à Tripoli depuis 2014, où ils ont discuté des perspectives de raccommodage des relations libyo-égyptiennes ainsi que de l’agenda économique et des questions de sécurité. Les élections parlementaires en Libye sont prévues en décembre 2021. En outre, il a été convenu d’organiser un référendum sur la Constitution en 2021.

Certains politiciens, scientifiques et représentants de la communauté des experts et analystes sont optimistes quant à un règlement rapide du conflit libyen, mais beaucoup de leurs collègues sont au contraire assez sceptiques. D’une part, l’escalade des hostilités qui a débuté en avril 2019 s’est effectivement calmée. D’autre part, l’expérience montre que le fait de fixer des dates précises pour les processus électoraux en Libye et de prévoir des mécanismes transparents pour établir des organes gouvernementaux légitimes ne signifie pas que les élections auront lieu et que leurs résultats seront ensuite reconnus.

Pour prédire ce que sera le conflit libyen à moyen terme, il est nécessaire de tenir compte du fait que la guerre en Libye est un système de déséquilibre absolu. Alors que les tendances existantes sont susceptibles d’être modifiées en fonction du déroulement des événements, le conflit peut prendre de nouvelles trajectoires.

Scénario I. Règlement politique

La guerre civile en Libye dure depuis plus de dix ans et, au cours de cette période, des tentatives répétées ont été faites pour trouver une solution politique au conflit. L’espoir que cela se produise demeure. Les efforts entrepris en 2020 pour parvenir à un consensus national n’ont peut-être pas été vains, car ils pourraient devenir une base solide pour un règlement politique du conflit. Le pays pourrait bien réussir à organiser des élections entièrement libyennes, et les personnes qui arriveront au pouvoir bénéficieront d’une légitimité relative, tant aux yeux de la communauté internationale que des Libyens ordinaires.

La Libye possède 44,3 milliards de barils de réserves pétrolières prouvées.[1]. La cessation des hostilités permettra de compter sur le rétablissement partiel des exportations de pétrole de la Libye et, éventuellement, sur la construction de nouveaux oléoducs. La reconstruction tant attendue des infrastructures de transport, de la production pétrolière et des raffineries de pétrole s’ensuivra, ce qui jouera un rôle déterminant dans la renaissance économique de l’État libyen unifié.

Les nouvelles autorités libyennes devront faire face à un certain nombre de tâches importantes, notamment la restauration des installations de production, des infrastructures et du parc immobilier du pays. Les entreprises russes et étrangères auront la possibilité de participer à la restauration de l’État libyen. Lors de la réunion du ministre de l’Industrie et du Commerce de la Fédération de Russie avec la délégation libyenne le 28 janvier 2021, ils ont discuté non seulement des perspectives de diversification des échanges commerciaux entre la Russie et la Libye, mais aussi des possibilités de participation des entreprises russes à la restauration des infrastructures énergétiques, agricoles, industrielles, sociales et de transport en Libye.

La Chine montrera certainement son intérêt pour la renaissance de la Libye d’après-guerre. Le GNA a salué l’éventuelle participation de la Chine à la reconstruction des infrastructures du pays une fois la guerre terminée. Au cours des dernières années, des diplomates chinois ont rencontré à plusieurs reprises des hauts fonctionnaires du GNA pour finalement signer un protocole d’accord dans le cadre de l’initiative « Belt and Road ».

L’occasion sera donnée de reprendre les livraisons d’armes russes au pays. Toutefois, même si la situation économique du pays se stabilisera, il est peu probable que les dirigeants libyens disposent de ressources financières suffisantes pour payer les importations militaires. La concurrence avec les fabricants européens et américains pourrait entraîner une baisse forcée de la rentabilité des exportations.[2].

En même temps, la société libyenne est fortement marquée par les relations tribales.[3]. Même si la paix politique est établie en Libye, elle sera très fragile. La société restera fragmentée, ce qui signifie que le risque d’augmentation des tensions sociales subsistera. Les organisations extrémistes et terroristes opérant en Libye peuvent en profiter pour déstabiliser la situation dans le pays. La prolifération des armes (principalement les armes légères) – qui ont été pendant de nombreuses années distribuées presque librement dans tout le pays – constituera un facteur supplémentaire d’une hypothétique explosion sociale.

Scénario II. Escalade

Il est possible que l’établissement d’une paix, même fragile, en Libye n’ait pas lieu du tout. L’un des scénarios possibles est une nouvelle escalade des hostilités. Il peut y avoir de nombreuses raisons nominales pour que les parties opposées se lancent des accusations mutuelles. Elles vont des provocations pendant la période préélectorale à la non-reconnaissance des résultats des processus électoraux. En conséquence, cela peut conduire à une forte escalade des tensions.

Comme l’a noté Stephanie Williams, chef de la mission de soutien de l’ONU en Libye, chaque fois que la situation en Libye semble avoir atteint son point le plus bas, il y a une poussée de violence. En septembre 2020, l’ONU a annoncé que la LNA et le GNA – malgré la situation relativement calme sur la ligne de front – allaient recourir à l’aide d’alliés étrangers, accumulant ainsi des armes et des équipements militaires modernes. En deux mois, quelque 70 avions transportant des cargaisons suspectes pour la LNA ont atterri dans les aéroports contrôlés par l’armée de Khalifa Haftar, et trois cargos ont fait escale dans les ports de l’est du pays. 30 avions et neuf cargos ont livré des marchandises pour le GNA.

Lors d’une réunion sur le dialogue politique libyen le 2 décembre 2020, Stephanie Williams a annoncé qu’il y a dix bases militaires en Libye qui sont entièrement ou partiellement occupées par des troupes étrangères et qui accueillent environ 20 000 mercenaires étrangers. La cessation des hostilités a été utilisée par le gouvernement de Tripoli et la LNA pour cimenter leurs positions et renforcer l’efficacité au combat de leurs troupes, notamment grâce à l’aide de l’étranger. En janvier 2021, il a été constaté que les mercenaires construisaient une ligne défensive et des fortifications, vraisemblablement dans le but de repousser une éventuelle attaque des troupes du GNA sur le territoire contrôlé par la LNA.

Dans le contexte d’une confrontation entre la Russie et les États-Unis susceptible de s’intensifier, le degré d’internationalisation du conflit pourrait augmenter, tout comme le contrôle de l’embargo sur les armes se resserre et le rôle des sociétés militaires privées en tant qu’atout de politique étrangère des différents États s’étend. Les sociétés militaires privées contribuent à réduire les risques politiques que comporte l’engagement d’un État dans la guerre en Libye, tout en soutenant activement un groupe ou un autre en envoyant des armes, des instructeurs militaires ou des mercenaires.

Il y a un risque de détruire les restes de l’infrastructure pétrolière de la Libye, l’épine dorsale de l’économie du pays. Le bombardement des zones résidentielles par l’artillerie provoquera des interruptions supplémentaires dans l’approvisionnement en eau et en électricité des villes libyennes. Les tentatives d’entrée de migrants clandestins dans les pays de l’UE, en particulier en Italie, seront plus fréquentes.

La République de Turquie, qui revendique un rôle de premier plan dans la région et cherche à faire revivre la « grandeur passée » de l’Empire ottoman, intensifie fortement ses actions…[4]. Très probablement, Ankara soutiendra le gouvernement de Tripoli, non seulement avec des armes, mais aussi avec des troupes, comme cela s’est produit en janvier 2020. L’Égypte continuera à soutenir la LNA, car elle espère ainsi minimiser la contrebande d’armes libyennes vers l’Égypte. Dans le même temps, la possibilité d’une intervention militaire directe de l’Égypte reste extrêmement faible. Même si la Turquie envoie d’importantes unités militaires pour aider le GNA, le Caire sera réticent à s’engager dans un conflit militaire prolongé, dont l’issue n’est pas claire. En outre, un affrontement militaire direct entre la Turquie et l’Égypte est pratiquement impossible en raison de leur appartenance à des blocs militaires et politiques. En réponse aux actions décisives d’Ankara en Libye, le Caire va plutôt déployer des troupes à la frontière avec la Libye ou transférer une partie de ses unités dans les régions orientales de la Libye contrôlées par le LNA. Toutefois, la perspective de voir les troupes égyptiennes avancer plus à l’ouest semble peu probable.

Scénario III. Le maintien du statu quo

Malgré les tentatives des deux parties d’entamer un dialogue politique, les déclarations officielles des représentants des parties adverses contiennent une rhétorique agressive et accusatrice. Par exemple, dans un message vidéo adressé aux délégués de l’Assemblée générale des Nations unies de 75th session de l’Assemblée générale des Nations unies, Faiz Saraj a qualifié l’offensive de Khalifa Haftar à Tripoli en avril 2019 d' » attaque tyrannique de l’agresseur.  » En outre, il a appelé à ne pas comparer le soutien étranger aux « militants de Khalifa Haftar » avec l’aide apportée au gouvernement de Tripoli « dans le cadre d’accords légitimes. »

Dans les conditions actuelles, il sera assez difficile pour les principales forces politiques libyennes d’organiser le travail de la commission électorale centrale et des autres organes en vue des élections. En outre, il faut garder à l’esprit que le GNA, la LNA et un certain nombre de factions armées indépendantes opérant en Libye peuvent contrôler les processus électoraux et, si nécessaire, les saboter. L’une des parties peut tenter de perturber complètement les élections. Dans le même temps, l’escalade décrite dans le scénario II semble plutôt improbable, car la communauté mondiale accorde une plus grande attention à la guerre en Libye.

La guerre en Libye provoque des conflits dans au moins 14 pays d’Afrique et d’Asie, principalement en raison de la contrebande d’armes.[5]. Malgré le renforcement possible du contrôle international, le maintien de l’équilibre actuel des forces en Libye provoquera de nouveaux conflits et servira de foyer de déstabilisation dans les pays voisins, comme la Tunisie, l’Algérie et l’Égypte. En cas d’échec du prochain plan de règlement politique du conflit, la Libye risque de devenir un autre Afghanistan, proche de l’Europe.

Qu’en est-il des Libyens ?

Les deux derniers scénarios semblent être les plus probables. En 2019, le baromètre arabe[6]. a réalisé une étude sociologique qui montre clairement comment les Libyens eux-mêmes perçoivent la situation dans leur pays et ce qu’ils considèrent comme des problèmes clés. [7].

futlib4w

Les meilleurs défis (Figure 1) cités sont l’ingérence étrangère (19 %), la lutte contre le terrorisme (16 %), la corruption (14 %), la sécurité (13 %), l’économie (12 %), la stabilité interne (9 %) et les questions politiques (8 %).[8].

Il s’est également avéré que les Libyens ont peu de confiance dans les institutions politiques (Figure 2). Parmi les institutions les plus fiables, on trouve l’armée (59%), la police (46%) et le système judiciaire (37%), tandis que les moins fiables sont le gouvernement (10%), le parlement (9%) et les partis politiques (4%).[9].

Figure 3 offre un point de vue intéressant des Libyens interrogés sur la démocratie. Selon les sondages, la démocratie est toujours le système politique préférable (58%). Dans le même temps, beaucoup considèrent la démocratie comme indécise (37%), instable (34%) et mauvaise pour l’économie (34%).[10]. Dans ce contexte, il est possible que les Libyens soient peu enclins à faire confiance à leur gouvernement unique.

Quelle que soit l’évolution du paysage du conflit, il y a lieu de penser que la société libyenne restera de toute façon divisée pendant assez longtemps. Sa fragmentation supplémentaire se produira presque certainement sur fond d’hostilités couplées à la pandémie et à une diminution des exportations de pétrole de la Libye. Les problèmes socio-économiques créeront un espace supplémentaire pour la croissance des sentiments radicaux. L’État islamique, Al-Qaida et d’autres organisations terroristes ont une grande mobilité ainsi qu’une capacité à se régénérer, ce qui signifie qu’une tentative pourrait bien être faite pour faire renaître un nouveau califat islamique, même s’il n’est pas aussi grand qu’il y a quelques années.

Dans le rapport du Valdai International Discussion Club « The Middle East : Towards an Architecture of New Stability ? », Vitaly Naumkin, directeur scientifique de l’Institut d’études orientales de la RAS, et Vasily Kuznetsov, directeur du Centre d’études arabes et islamiques de la RAS, ont noté que la situation en Libye affectera l’ensemble du Maghreb dans un avenir prévisible.[11]. Il est presque certain que la Libye et les pays voisins seront submergés par une nouvelle vague de radicalisation. Selon le rapport du Centre arabe de recherche et d’études politiques, 2 % des Arabes ont une attitude positive envers ISIS et d’autres groupes radicaux, et 3 % supplémentaires ont une attitude extrêmement positive à leur égard. Il s’agit du pourcentage le plus élevé depuis 2014-2015[12].

La situation dans la région peut s’aggraver, et il est nécessaire d’accroître l’efficacité du contrôle du transport d’armes à destination et en provenance de la Libye. En octobre 2020, le Conseil de sécurité des Nations unies, présidé par la Russie, a adopté une résolution qui a étendu l’autorisation d’inspecter les navires en haute mer au large des côtes libyennes. En effet, il s’agissait de la bonne mesure. Avec la pandémie de coronavirus en cours, l’aide humanitaire aux Libyens reste également pertinente, et elle peut inclure la fourniture du matériel médical nécessaire pour équiper les hôpitaux ainsi que des équipements de protection individuelle, dont la Libye connaît aujourd’hui une pénurie.

De notre partenaire RIAC

  1. Fedorchenko, A. Krylov, D. Maryasis, N. Sorokina, F. Malakhov. Le Moyen-Orient au centre de l’analyse politique : Collected Papers : on the 15th Anniversary of the Center for Middle East Studies, 2019. P. 49.
  2. Ibid. P. 452.
  3. Ibid. P. 12.
  4. V. Avatkov. Facteur idéologique et de valeur dans la politique étrangère turque. [Vestnik MGIMO], 2019, n° 12(4). P. 124.
  5. Fedorchenko, A. Krylov, D. Maryasis, N. Sorokina, F. Malakhov. Le Moyen-Orient dans l’optique de l’analyse politique : Collected Papers : on the 15th Anniversary of the Center for Middle East Studies, 2019. P. 24.
  6. Le Baromètre arabe est un réseau de recherche non partisan qui donne un aperçu des attitudes et des valeurs sociales, politiques et économiques des citoyens ordinaires à travers le monde arabe.
  7. Rapport sur la Libye / Baromètre arabe V. 2019. P. 2.
  8. Ibid. P. 3.
  9. Ibid. P. 5
  10. Ibid. 2019. P. 7.
  11. V. Kuznetsov, V. Naumkin. Middle East : Vers une nouvelle architecture de stabilité ? 2020. P. 16.
  12. L’indice d’opinion arabe 2019-20 : Principaux résultats en bref, Centre arabe de recherche et d’études politiques. P. 58.